Sophie Lespinasse

À l’époque de ma rencontre avec le frère Michel, en 2012, j’interrogeais, sceptique, le lien entre ma foi récente d’athée convertie et ma pratique de la danse. Remplie d’une ferveur certaine, je désirais associer de manière cohérente toutes les dimensions connues de ma vie (corps, raison, coeur) à la dimension spirituelle que je venais de découvrir. Je pensais alors arrêter la danse qui me semblait hors sujet. En quelques années, je passai d’une posture dubitative, voire rebelle, à un consentement étonné. Le projet s’étaya progressivement et s’affirma, au cours de mon cheminement, de petit « oui » en petit « oui ». Par petits pas, de danse…

Relecture d’étapes-clefs de mon appel

• Désir impérieux et inopiné de découvrir la vie spirituelle, athée (2008) et mémoire de recherche à propos de la spiritualité laïque (2011).
• Suivi du stage de danses d’Israël dispensé par le frère Michel et première danse liturgique (Sanctuaire Saint Antoine de Brive-La-Gaillarde, 2012).
• Rencontre avec une danseuse étoile se produisant dans les églises et me transmettant sa méthode et les postures de danse sacrée qu’elles a reçues (depuis 2013).
• Stage de danse avec un danseur d’une compagnie américaine chrétienne et premières messes dansées seule (2014), début de l’appel à prier en dansant à des intentions de prière.
• Communication scientifique à propos de l’histoire de la danse chez les chrétiens lors d’une journée d’étude (Université Paris Diderot, 2014).
• Communication scientifique à propos de la pratique de la danse chez Thérèse d’Avila lors d’un colloque international (Studium Notre Dame de Vie, 2015).
• Premières danses d’intentions de prière publiques, dans et hors église (2016). Premières prières dansées au intentions de prière, seule, au couvent Saint François (résidence actuelle). Première vision partagée avec le frère Michel.
• Organisation de la première veillée de prière dansée, puis premières danses liturgiques en groupe (couvent, 2017) et première publication d’un article.
• Co-animation d’un groupe de danse liturgique avec le père Laloux (résidence au couvent, depuis 2018).
• Premiers témoignages, premières animations d’ateliers, lancement du projet et création du site Internet (2019).

Après un long processus de discernement, accompagné, mon Appel de prieuse-danseuse est désormais authentifié. Le cheminement se poursuit d’expérimentations en relectures. Ce projet en est le fruit. Son objet est d’explorer l’unité entre la vie intérieure spirituelle (religieuse ou athée) et le corps en mouvement (notamment par la danse). Il comporte trois volets : la pratique de la danse en lien avec la vie spirituelle (coeur génétique du projet, en cours), la recherche scientifique (anthropologie spirituelle, en cours) et l’application sociétale (notamment par la transmission et le partage, à venir).

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Extrait de témoignage

Je suis rentrée de mes missions humanitaires, dans le contexte d’urgences post-catastrophes naturelles, la mémoire remplie de visages de personnes ayant brutalement tout perdu. Je restais sous le choc, surtout au souvenir des plus âgées d’entre elles, entièrement dépossédées à la fin de leur vie.
Anéantissement, Désolation, Résilience, Joie inattendue, Force, Fragilité, Créativité, Fraternité… j’ai observé, interdite et admirative, les ressources intérieures que déployaient toutes ces personnes affligées, puisant dans le for intérieur de leur humanité, malgré la détresse, le chagrin.
Images fulgurantes : chants, danses et rires, au milieu des décombres ; étals de rue reconstruits provisoirement avec des planches de bois récupérées, panachées de couleurs éclatantes sur lesquelles étaient peintes des exclamations bravant la mort : « La vie est belle ! » Était-ce bien réel ?

En rentrant, le monde autour de moi avait changé… mon monde ? Je reconnaissais à peine mon habitation et ne m’y reconnaissais plus. Elle n’était plus le reflet de mon intériorité, remplie de trop d’objets inhabités. Une question existentielle surgissait, impérieuse : sur quoi fonder ma vie pour ne pas être découragée dans les épreuves, désespérée ? Je recherchais quelque chose qui ne passe pas, ni dans l’espace ni dans le temps. Plus qu’un sens (signification et direction), je recherchais un lieu refuge où me sentir en sécurité de manière définitive et plénière.

La vie ne tarda pas à me présenter l’occasion d’entrer dans le cheminement et de faire, par moi-même, l’expérience de ces ressources intérieures de force, de joie et de confiance presque naïve dans l’adversité. Un diagnostic sans appel : au moment où j’allais donner pour la première fois la vie, mon mari était atteint d’un mal incurable. Je l’accompagnais pendant dix années dans sa vie quotidienne, la maladie mortelle pour compagne de route, fidèle, qui ne passe pas…
Expérience paradoxale : nous frôlions l’état de béatitude dans l’épreuve. Je me lançai alors à corps perdu dans une quête intense pour connaître la source de ces puissances étonnantes et hors normes. Je traversais une période de vie spirituelle parfois désincarnée, confortablement installée dans mes convictions, je pensais n’avoir plus rien à chercher, avoir trouvé ma clef de vie en toutes circonstances… Je flottais et planais, presque éthérée.

Néanmoins, cette recherche de sécurité, commandée par les peurs, restait superficielle. Je me perdais dans l’extériorité de ma quête. À la joie et à la force, il manquait la paix. Je pris progressivement conscience du manque de poids et d’épaisseur de ma prétendue trouvaille ! Je concevais – et vivais – de manière dissociée ma pratique de la danse et la vie spirituelle.

À l’écoute du corps. C’est par la pratique de la méditation contemplative (initiée par des bouddhistes), par la prière avec une gestuelle corporelle spécifique (initiée par des musulmans), par l’apprentissage de danses d’Israël (me reliant aux origines du monothéisme, et par la fréquentation régulière de la religion de l’incarnation jusqu’à la conversion (athée devenant chrétienne), que je découvris progressivement un vide dans ma vie spirituelle bien établie. Je décidai alors de faire une place de choix à cette réalité rendant tangible l’éternité : le corps.

Surprise, c’est en moi-même que je découvrais un chemin d’accès vers ce lieu sûr qui ne passe pas, ne s’effondre pas sous l’effet de quelque cataclysme qui soit, par l’expérience corporelle. Pourtant, quoi de plus passager que la matière vivante ? Je repensais à l’objet de ma quête initiale : sur quelles fondations solides et durables bâtir ma vie et me construire, au-delà du temps et de l’espace ? Ma question avait changé et je ne pouvais plus faire l’économie de l’immersion intérieure pour apprendre à connaître cette demeure singulière : le corps, lieu de l’humilité, expression réelle de ma finitude, devenait le moyen privilégié pour répondre à cette question ou la reposer en d’autres termes. Comment intimiser sans les confondre l’expérience spirituelle de l’infini (que d’aucuns nomment Dieu) avec mon corps limité ? Entrer dans une spiritualité véritablement incarnée plongeant ses racines dans la pâte humaine.

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J’avais toujours dansé mais, après ma conversion, ma foi et ma pratique de la danse me semblaient incompatibles ! La danse est venue me rechercher, autrement, renouvelée, et me rejoindre dans mes interrogations. Si l’objet de ce site est d’évoquer cette pratique, il s’agit surtout de la vivre comme expérience sensorielle et spirituelle (qui s’unissent) plus que de la décrire par les mots. La danse, fugace, forge un caractère, celui de l’éternelle reprise d’un ouvrage qui passe. Comme tout art vivant, elle replace sans cesse l’être humain face à la vanité de sa production. Parce qu’elle travaille une matière vivante et consciente, le corps, qui est à la fois son instrument et sa création, elle peut devenir le lieu humble et limité d’une grâce spirituelle et mystique, dans un processus d’unification de toute la personne, dans l’authentique consistance de son humanité.

Sophie Lespinasse